
Christian a du mal à se lever ce matin.
Avec un prénom pareil, ce n’est pas étonnant. Avant qu’il naisse, sa mère a perdu une fille, celle qui aurait été sa grande sœur, celle qui s’appellait Christiane comme il s’appelle Christian. Il va mourir. A la fin du roman, Christian se suicidera.
C’est un hommes sans trop d’histoires, c’est ce pourquoi il est interessant. Il est divorcé, a trois filles sublimes, c’est un bon élément de la direction régionales des affaires culturelles de la SFDC.
Tous les mercredi, il est au ministère de la Culture pour la Commission de Censure. Autrement dit, il est de ceux qui décident des films que vous verrez le mois suivant. Il fait des petites mondanités une fois par semaine, déjeune avec ses collègues de bureau toujours au même endroit. Tout cela n’a aucune importance.
Ce qui compte, c’était avant.
Avant il a rencontré Sophie, il a fait des photos sépia avec ses amis de 1981. Il en a une sous les yeux. En 1981, il avait vingt-trois ans.
Il était intelligent, talentueux, c’était un champion toutes catégories. C’était un jeune homme admiré de tous et toutes. Mais il a voulu Sophie, et il a eu Sophie. Ensemble, ils ont parcouru les stades, ils se sont aimés comme si la vie n’était qu’une succession d’étés et de photos sépias. Il a eu toute une bande d’amis aussi insouciants que lui, qui pensaient que le meilleur était toujours devant. Il se sont tous mariés entre eux, tellement ils s’aimaient. Fred a épousé Constance, et Pierrick a épousé Sabine. Rien à faire, personne n’a pu être aussi heureux qu’eux ces années là.
Sophie avait une sœur jumelle formidable, Véronique, aussi légère que Sophie était raisonnée. Un soir, tard dans la nuit, alors que tout le monde avait menacait de rentrer se coucher, elle était sortie de la boîte pour se cacher entre les rochers. Combien de temps l’avaient-il cherchée dans les alentours, en râlant gentiemment après elle ? Des heures. Ils étaient finalement partis sans elle. Elle était rentrée avec trois jeunes drogués qui roulaient en décapotable sur les trottoirs. Elle avait réveillé sa mère, Sophie et lui tôt le matin, parce qu’elle avait perdu ses clés dans les rochers et qu’elle voulait dormir. Tous les soirs, elle recommencait. On la trouvait partout ou l’on ne l’attendait pas, dans des baignoires avec Pierrick, dans des festivals grunges, partout ou elle pouvait vivre. Elle était ce maillon indispensable de leur chaîne, leur chaîne que personne ne briserai. Car le temps n’était pas un obstacle.
Car le temps de l’amour
C’est long et c’est court
Ca dure toujours
On s’en souvient…
Christian aime aussi beaucoup Véronique parce qu’elle est malheureuse, comme lui. Peut-être un peu moins. Elle, elle a du mérite. Elle a épousé un toxicomane dont les trois quarts des amis aujourd’hui sont morts d’overdoses ou sous les barreaux. Grâce à elle, Il a réussi à devenir un homme respectable, cadre supérieur dans une banque célèbre, voiture qui gagne en splendeur tous les cinq ans, et surtout père de ses deux neveux qu’il adore, ces deux garçons si sportifs qui lui ressemblent un peu.
Le soir, Christian rentre et sa grande maison est vide. Il n’y a rien, rien que du silence, du silence bien lourd, plus pesant encore que de la musique qui braillerait à en faire éclater les vitres, il n’y a rien que lui, et il n’y a déjà plus rien de lui. Il n’a pas envie de manger, parce que ca n’a aucun sens de manger seul, de cuisiner seul, toutes ses saveurs que personne ne peut apprécier et dont tout le monde se foutra demain s’il les mentionne.
Pour ne pas vivre seul il fume. Il boit. Il prend son Xanax et son Prozax et son Effexor et son Lexomil. Il appelle ses filles qui ne répondent plus à force de l’entendre chialer au téléphone. Il compte les jours avant qu’elles reviennent, puis les heures, il regarde la télé en espérant qu’il soit bientôt suffisament tard pour dormir. Quand il peut, il sort. Il se met dans des états minables le week end avec ses copains mariés dans des boîtes à partouze. Il aime travailler, parce que ca veut dire ne pas être seul, ça veut dire les boites à striptease pour les clients étrangers, les petits fours, toutes ces choses qui ne se vivent à plusieurs.
Il a sacrément envie de se foutre en l’air, pour qu’un jour au moins quelqu’un s’interesse à lui, mais il a tellement peur de ne plus voir ses filles qu’ils continue à attendre qu’elle lui rendent visite. Il y en a toujours une pour avoir pitié, une qui viendra de bon cœur.
Pour ne pas vivre seul, il se trouve des greluches insignifiantes avec qui il s’engueule tous les trois jours tellement leur connerie l’exaspère, il leur tape dessus pour avoir quelque chose à foutre les matins de décembre. Le tribunal, même ça, c’est mieux que la solitude. Il essaye de baiser pour passer le temps, de s’interesser, de les inviter en week end à la campagne, quitte à s’emmerder, on s’emmerde mieux à deux. On peut parler à deux. Seul, le silence extérieur est tellement oppressant qu’il nous cloître devant notre propre silence, qu’on se retrouve muet, sans dire un mot pendant toute une journée. Alors on se force, on parle tout seul pour vérifier que l’on sait encore le faire, on en oublierai presque le son de notre voix. Il raconte ses histoires de putes à sa fille de dix huit ans, son enfant de rêve qui n’est même plus vierge, tous ces connards qui n’ont pas compris que c’était une princesse. Peut-être que ca l’interessera. Peut-être qu’elle fait semblant, peut-être qu’un père ne doit pas raconter ça. Peut-être qu’il n’est plus un père. Il n’est tout simplement plus un homme.
Pour ne pas vivre seul, Christian fait des tentatives de suicides pendant lesquelles tout le monde l’aime beaucoup plus. Après, on l’envoie dans des centres spécialisés, on l’envoie faire des cures de sommeil à Chamonix ou il rencontre pleins de gens paumés comme lui. Il ne se fait jamais virer parce qu’il est encore trop bon. Alors ses filles chéries l’appellent toutes les semaines, il est aux anges. Il dine parfois chez Sophie lorsqu’il revient, et il croirait que c’est reparti pour toujours. Puis il doit déjà repartir, laisser ses filles et leurs éclats de rire dans la cuisine, ses filles qui lui bouffent la vie à force d’être si belle et si parfaites.
Le jour ou l’ainée est venue au monde, il a commencé à trembler, puis à rire, à pleurer, à ressentir des picotements dans tous le corps, à crier, à sourire sans pouvoir rien réprimer, alors excité comme un gamin fou il a prit sa voiture qu’il a poussée au maximum jusqu’à la clinique, et elle était là, petite chose toute rose qui sent le printemps, le goût du paradis, cette petite fille aux grands yeux verts qui aggripe sa main à son doigt. Ce jour là, il se serait cru empereur du monde entier, c’était la fille d’Octave Auguste sous ses yeux.
Pour ne pas vivre seul, il a décidé de vivre seul. C’est finalement la meilleure façon d’être entouré que d’être seul. N’importe qui peut venir vous saisir, vous enlever, et alors la vie recommence ailleurs.
Mais personne ne vient le chercher. Personne n’a plus envie de venir le chercher.
Pour ne pas vivre seul, il offre la lune à ses filles. Ils les emmène partout, ce sont des reines. Il les emmène prendre des risques avec lui, goûter à la vie, aux interdits de leurs ages. Il leur offre des ceintures griffées et des jouets introuvables, il ramène des objets de partout. Il les prend en photo pour les garder avec lui quand elles partent. Il leur hurle dessus pour qu’elles aient envie de venir se venger. Il leur apprend la liberté. La liberté politique, sexuelle, la liberté d’avoir le choix et d’en être fière. Il leur apprend Paris, les restaurants, la politesse et toutes ses choses qui ne comptent pas. Il leur apprend ce qui compte vraiment aussi, ailleurs, loin de tout, quelque part à coté de la mer quand l’été arrive. Là bas, il leur apprend l’amitié véritable, le don de soi, les larmes utiles pour ceux que l’on aime. Il leur apprend l’espérance d’une vie ou l’on est si heureux que l’on ne pense plus. Il leur apprend la musique, les notes de Pink Floyd sur Money et les accidents de voitures vite arrivés.
Ce qu’il leur apprend surtout sans le savoir, c’est que la vie sera rude.
Christian est un homme du futur.

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