vendredi 16 février 2007

It's the soul it's alright


Il y a une affiche quelque part qui disait :
- « Et tu n’auras plus jamais peur ».
Elle se lève, elle part vite, ailleurs quelqu’un attend.
Derniers émois, un corps qui se tord, des lèvres qui tremblent, tout ça n’est pas secret.
Chaque tressaillement est frère du suivant, et maillon essentiel de celui qui l’a précédé. Tous se ressemblent, ses mains dans les cheveux, elles se faufilent aussi frénétiquement qu’avant, avec la même crainte d’être crevassées.
Le rire est forcé, le ventre noué, la démarche téméraire. Perdue.
Perdue dans Paris, perdue dans les voûtes qui se resserrent, dans le métro inconnu, elle croise ces figures familières de gens de l’Est, ces gens qu’elle ne connaît pas encore et qui pourtant sont ses frères, et qui sont cloîtrés comme des armées vivantes de fourmis malheureuses, attroupés dans des musiques trop fortes. Ils la regardent avec insistance parce qu’elle n’est pas des leurs.
Nouvelle, nouvelle, nouvelle. C’est elle la Nouvelle. Être nouveau c’est déjà exister. C’est prévenir l’autre que l’on va sûrement rester, le regarder et lui annoncer qu’un jour, c’est promis, ils se parleront, à force de se voir si souvent et de s’imaginer des vies. Un jour, bientôt, quand Elle reviendra, ils seront indéfectibles les uns des autres, ils vivront tous ici, dans les rames de métro puantes, à en attendre d’autres. Ils se souviendront du premier jour, du maquillage debout, des demandes en mariage. Mariez-moi, leur disait-elle, mariez-moi à l’un de vos regards parce que je veux rester et que pour rester vous devez m’aimer.
Ils se sont tant aimés ce jour-là, eux et leurs regards insistants, reste petite fille sifflent les autres, il te reste encore de beaux jours. Je n’ai pas peur, dit la petite-fille, je savais, je connaissais vos regards, je connaissais votre peur et votre solitude. Le miroir catalyseur, c’était vous. Je suis venue vous chercher. Quand je vous regarde, alors je me vois et je cours dans vos corps brunis par la crasse, et j’aime la belle petite-fille qui se maquille et qui n’a pas peur. Presque pas. En fait elle n’a jamais été nouvelle. Elle ne faisait qu’attendre. C’est bon d’attendre quand on sait pourquoi.
À la vie à la mort. Ils ne se quitteront jamais.
De couloirs en couloirs, dans la gorge profonde du monde souterrain alors la nouvelle vie commence, ici, sur les trottoirs sales qu’elle illumine de moins en moins. Puisqu’elle est des leurs.
Elle ne le sait pas mais elle reviendra toujours. Tous les jours. Elle rêvera d’eux et des tuyaux sans fin, du trou béant dans lequel elle ne vient rien noyer que son âme.
On ne vit pas mieux qu’ici, on a jamais plus mal au ventre que sur des bancs maculés du désespoir des autres. Les autres qui ont mal, qui ne sourient pas parce qu’ils ont trop chauds et que la vie n’est pas facile, il faut bien l’admettre.
On écrit que fasciné, et je crois bien qu’elle l’était réellement, perdue et retrouvée ici, à attendre et à courir après la vie, à accumuler des à peu près, des raisons qui n’en sont pas. Et elle ne savait pas plus que moi pourquoi. Pourquoi, ça n’avait pas de sens. Comment, non plus. Pour combien de temps, c’était la seule question qui vaille, c’est, en tout cas, la seule qui avait une réponse.
Rester face à face avec eux et partir. Elle reviendra bien assez vite, parce qu’on oublie pas un tel mal de ventre, une telle soif, la soif d’appartenance, la soif du mal, la soif jamais assouvie, qui dessèche le corps, la soif insistante et perpétuelle, soif inhérente à chacun d’entre eux qui la tuera bientôt elle aussi.
Le jour est tombé quand elle sort, heureusement, bien sur, on ne se perd pas dans le jour. Il ne sert ni à se perdre ni à penser au temps. Le jour se morfond, allume des lumières en attendant la nuit. Elle n’est pas noire. Elle est bleue nuit, elle ne saurait être autrement. La peur s’en va, la soif reste, ténue, elle trépigne d’impatience, vicieuse, elle se répand dans tout le corps à une allure si vive qu’elle le fait sursauter, dans le ventre et dans la gorge se nouent des noeuds qui s’entrelacent entre eux, qui l’éloigne, petite-fille-pantin qui se perd avec délectation dans la nuit pas encore noire et déjà bleue nuit de Paris. Courir, marcher, courir, marcher, courir. Courir. Plus vite que le temps. Plus vite que lui.
Arriver. Avoir plus mal que jamais quelques secondes. La suivante, une seule idée. C’en est fini des jours heureux.
C’en est fini de la peur, de l’attente insupportable, de la vie, du rêve, du bonheur, c’est la fin des poésies, la fin des siècles, c’est le déluge, la tempête, la révolution du mal, c’est la mort, les guerriers affamés de douleur, c’est la vie qui part sans rien dire, qui prend l’enveloppe, le corps à vif qui ne fait que supporter tant qu’il peu. Mais il ne peut pas. Le rêve de vertu est sanguinaire.
À cet instant elle sait qu’elle ne reviendra pas, qu’elle a menti aux autres. Ils ne peuvent pas avoir si mal. Eux, ils ont encore une peau qui les protège.
Alors elle sourit. Reste, attend que la nuit devienne noire et tu m’aimeras comme les autres. Nos soifs sont des gémeaux. Nous n’allons plus noyer personne, nous allons partir respirer de l’eau dans nos poumons pour ne plus jamais avoir peur. Nous serons heureux. Les mots s’enlacent, les lettres s’appellent entre elles, le temps n’a plus de sens, déjà, les mots, les lettres, perdues, flottantes, aériennes, musicales, réminiscence, lettres qui s’aiment plus que les hommes, lettres-sons, voyelles qui pleurent de rage, consonnes qui ne répondent de rien, phonèmes rieurs, et elles forment des chansons de symbiose et de frénésie, des chansons sans fin qui parlent d’autres chansons, qui parlent d’images et de trésors et d’amour et de rien d’autres que de ce qu’elles sont.
Et de beauté. D’une joie inflexible qui revient se battre contre la vie trop lâche.
Tout ça n’est pas réel, nous ne parlons pas ici du réel. Il est inutile. Il est terne et sournois. Nous parlons de la musique des mots. La soif s’étanche, lentement, dans des alcools venus d’ailleurs. Ici. Elle est encore là, à bouffer le corps sans défense, à attendre son heure elle aussi. Mais l’heure ne vient pas quand Elle flotte. Alors la soif se tait.
Pour l’instant.
Le calme est un calme de bohème. Il ne s’explique pas. Mais il est là, il est indéniable. Les yeux n’ont plus de couleur, les mains plus aucune sensation. Tout est dans le ventre. Vide. Dénoué. Etanche.
Pour l’instant.
Qu’était-elle venue chercher ici, sinon ses musiques, ses musiques dont elle ignorait jusque l’existence, cette folie d’un autre âge, celle que l’on aperçoit que dans les lymbes. La folie sur l’eau, près de l’eau, et à l’intérieur de l’eau. La chaleur qui n’est pas lourde, suffisamment légère pour les maintenir en apesanteur. Dans le ventre.
Douleur, envie de rire. Envie de tout. Avoir envie, en fait, ça suffisait.
Mais il y avait la peur. Les chansons qui se superposent et qui ne s’effacent pas, le sourire, les yeux qui ne sont plus ternes. Les yeux qui parlent. D’amour, peut-être.
Peut-être pas.
La vie qui revient. La solitude. Les démons.
La soif.
La soif plus virulente que jamais.
Ne pars pas parce qu’elle va mourir. Ne te coupe pas les cheveux, ne parle plus comme ça à personne. Retourne avec elle. Il n’y a de l’eau que pour vous deux.
Près de l’eau des lèvres ridicules. Dans l’eau du feu, dans le corps du feu, dans les mains des flammes, dans les lèvres fermées du feu, rien que des flammes et du feu partout. Tout est rouge, noir, tout fait mal, tout serre trop, tout est prétexte à la jouissance. Elle est impénétrable pour vous qui vivez si près de la terre. Il y a de la place pour le feu dans son âme, il n’y a pas de place pour autre chose.
Vidée.
La soif voulait du feu.
Pour combien de temps?





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F… / P…W…

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