mercredi 17 avril 2013

Avril

Désarmée devant les poèmes des autres je tentais d’assembler les pièces de notre amour dans une ode essentielle qui ne l’était jamais assez.

Tout revenait alors, le premier soir, la brise d’insouciance, le temps suspendu dans un Londres assujetti, Hyde Park, le lendemain, la joie incessante, la joie criée, hurlée au monde d’être avec toi, contre toi. Puis New York, le soulagement de partir à nouveau, la chambre que l’on retrouve au retour encore toutes emplie des rires persistants, le calme des nuits d’hivers, le soleil chaud de Miami, les aéroports dans lesquels personne n’a plus accès, seuls, infiniment seuls et triomphants d’avoir fermé les rideaux au reste du monde. Les larmes de bonheur chaque matin, le retour du premier été, t’aimer devant les autres,  te regarder vivre, ne pas t’immortaliser dans les photographies car tu es déjà immortel.

Et alors l’idée de ne jamais t’abandonner renversait à son tour tous les désaccords passés, toutes les peines fondées par les idées précédentes qui dans un souffle à peine perceptible venaient s’essouffler dans de nouveaux espoirs confus.
L’espoir, toujours, vainqueur, souverain.
L’espoir de ne jamais quitter la vie qui nous était promise, mais nous l’était-elle  réellement ? Le champ des possibles comme une boîte de Pandore. Le bonheur diabolique des premiers soirs de juin. Je voulais faire des listes pour ne jamais cesser de parler de toi.  Ecrire où je t’avais imaginé, écrire la couleur de tes chemises, le son de ta voix lorsque tu te réveilles, écrire chaque seconde pendant toutes celles qu’il me restaient.
Les villes que nous traversions, l’appartement du Vème, remonter la rue Monge chaque jour et n’y faire que penser à toi. Dans cet endroit dans lequel tu ne fus pourtant jamais présent, personne n’avait autant existé. Je t’y avais fait existé comme les gens plantent des drapeaux pour marquer leur territoire. Partout dans Paris se dressaient des drapeaux de ta candeur et de ta peau nue et de ton rire. Cette ville, c’était la tienne. Et cette pensée même, un trésor inestimable. 
Je t’ai aimé dans toutes les bibliothèques, toutes les impasses, sous tous les ciels de toutes les saisons. Je t’ai aimé sans jamais me retourner.

Mais le temps mon amour, le temps passait à coté de nous comme des millions de tornades dévastent les terres ennemies, le savais tu ?
Nous avions fermé les yeux pour ne rien voir entrer et mourir comme ses gens qui se sont aimé suffisamment longtemps pour ne rien craindre.
C’est alors que je pleurais à nouveau.
Nous allions mourir toi et moi, jamais plus les matins, jamais plus les cigarettes fumées à deux, jamais plus nous ne parlerions des autres simplement parce que nous nous sommes ensemble, jamais plus nous n’aurions le temps, jamais plus les jours passés ne vaudraient ceux qu’ils restent.
Et soudain, alors que tout semblait éteint, je contemplais les yeux grands ouverts l’étendue de mon amour. Ces larmes qui faisaient se tordre chacun de mes membres sous les premiers soleils, c’était tout l’amour qu’il me restait encore. C’était la semence fertile de tous les déserts d’Arizona, l’océan de toutes les plages du monde entier qu’il nous restait à conquérir, ces larmes c’était toi, c’était moi enfermée dans toi, c’était moi follement heureuse de n’en être jamais débarrassée.  
Alors j’allais vivre mille ans.