Nous arrivions au Cirque, installé pour le mois. Demain aurait lieu la première représentation. Chaque année je me promettais d'y aller, mais je me contentais de passer devant le chapiteau en me remémorant les temps où j'y avais une vie, des amis, des habitudes. Je me souvenais le temps de traverser le minuscule champ tantôt d'une conversation échangée, tantôt d'une séance de maquillage sous la tente blanche, puis je revenais à mes occupations. J'étais enfin devant, Antoine reviendrait d'une minute à l'autre afin de rejoindre les autres. J'ignorais en réalité qui étaient les autres, je me souviens avoir fait ce que je fais toujours lorsque je me trouve dans cet état de grâce, que j'avais appelé "l'état de plénitude" : je souriais seule, un sourire de satisfaction d'une sincérité telle qu'il n'avait même plus besoin d'être partagé, je tournais sur moi-même lentement en observant chaque détail, en souriant toujours un peu plus, je regardais le ciel pour relier le moment à l'infini. Mon regard s'était arrêté sur un van gris métallisé flambant neuf, je me suis dis qu'il devait être nouveau. J'aurai probablement essayé d'imaginer quels genre de moment y passaient les gens qui y appartenaient si Aurélien n'était pas sorti du chapiteau à ce moment là. Ce sont des instants d'une simplicité désarmante, et d'une puissance hors du commun. Nous nous retrouvions après tant d'années, 12, nous nous sommes immédiatement fait la réflexion, avec la même joie que nous n'avions là encore, aucune envie de cacher. Il n'était pas la peine. Nous savions tant de chose. Les gens qui restent, et plus encore ceux qui reviennent comme l'avait fait Aurélien, savent à quel point ce que nous possédons est précieux.
Nous entrions dans la chapiteau, il m'emmenait voir tout le monde, il disait que j'étais chiante et je me souviens avoir été grisée. Nous nous connaissions. Nous étions plus forts que le temps. Mais j'étais surtout abasourdie par l'intérieur du chapiteau. Combien d'années, de représentations, de costumes, de rires, de larmes parfois même, d'estomacs serrés avant d'entrer sur la piste, de fierté d'être ici chaque mois de juin. Nous avons retrouvé Ben que je n'ai pas reconnu, et parlé du spectacle "Hercule" pour nous situer dans le temps. Ce temps, je me disais, nous sommes plus fort que toi. "
- " Ces 150 gamins je les aime et je les connais tous par leur prénom."
J'ai repensé à notre unique baiser, plus tard lorsque nous nous apprêtions à partir Aurélien avait dit à quelqu'un que c'était rue du Cerf. Je me suis dit que j'allais revoir ce quelqu'un, qu'un jour nous aurions peut-être une histoire en commun, que ce serait certainement une conversation tard sous les arbres quand les autres dansent. Je l'avais placé chez Adrien. Ca n'arrivera probablement pas, sa maison est en vente. J'ai promis de revenir m'entraîner tous les mercredis de l'année prochaine. J'étais si heureuse en cet instant. J'ai pensé que je ne voulais pas qu'Aurélien parte. Je ne voulais plus qu'il sorte de ma vie, je ne voulais jamais que les gens qui reviennent repartent. Je voulais qu'il intègre le groupe, que nous nous embrassions à nouveau. Notre âge me dégoutaît cependant un peu. J'ai alors compris que c'était cette infinie poésie du temps qui passe qui m'en donnait l'envie et rien d'autre. Il avait dit devant le chapiteau, toujours à ce quelqu'un "j'aurai trente ans l'année prochaine", mais c'est à moi qu'il parlait, l'autre le savait déjà certainement. Je me suis dit "tu es en colère contre Matthieu, et pourtant tu ne parviens pas à désirer d'autres gens comme tu le faisais auparavant." Alors je n'étais plus en colère.
Lorsque nous arrivâmes chez Adrien, tout le monde partait. J'étais la seule à dire "chez Adrien", les autres disaient chez Antoine, ou chez "la mé". Je n'étais pas venue assez tôt pour en prendre l'habitude. Nous avions manqué des souvenirs, mais j'avais l'impression que ceux qui arrivaient vaudraient mille fois davantage. Nous étions vieux. Je venais de fêter mes 27 ans quelques semaines plus tôt.
La soirée se terminait, nous avons écouté les Beatles dans le jardin et Aurélien m'a dit que je n'écoutais pas que de la musique nulle. Il me cherchait un peu, et plutôt habillement si l'on y réfléchit. Il avait dit trois choses ce soir là, que j'avais choisi de retenir et que j'avais tranformé en rêve : "Axel et moi sommes sérieux quand nous le sommes avec les filles", avec cet air qui voulait dire que bien souvent ils ne l'étaient pas, il avait parlé de notre baiser rue du Cerf, et cette remarque sur la musique. Une autre : lorsque j'avais dit que je pourrais pas venir à la représentation de demain, il m'avait répondu "tu viendras la semaine prochaine alors". Dans mon rêve, il me disait qu'il cherchait un son de beat box pour annoncer un numéro, je le cherchais pendant de longues minutes dans la cabine. Il cherchait à m'embrasser aussi, mais cette partie était trop peu distincte dans mes pensées. Il avait dit que j'embrassais bien, à son ami devant le chapiteau. Je me souviens donc que c'était bien. Que c'était interdit, aussi, puisque je le repoussais. C'est amusant, car il avait dit "tu avais un bon coup de langue", j'avais été gênée et vexée par réflexe, puis j'avais expliqué que c'était déplacé, que ça me donnait l'impression qu'il parlait d'une version de moi enfant, comme si je défendais ma petite soeur. Je ne savais pas trop ce que ça signifiait, ce souvenir soudain, mais je savais que c'était lié à ma joie, ces allées et venues dans les âges.
Cependant l'écriture fonctionnait comme un garde-fou, comme la botte secrète du temps pour reprendre ses droits : je comprenais que si je publiais ce souvenir, rien n'existerait plus comme je l'ai ressenti, rien ne serait plus vrai. Qu'importe de publier puisque c'est écrit. Je publierai lorsque je serai vieille. Et soudain, j'étais jeune à nouveau.
