vendredi 6 septembre 2013

Septembre

La vérité c'est que ce n'était pas Paris. La vérité c'est que ce n'était personne, ça aurait bien pu être n'importe qui à leur place, le problème eut été le même.

C'était mon coeur qui ralentissait encore. C'était la monotonie du monde qui m'emmenait vers la mort lente de tous les désirs, et vers la haine vivace de ceux qui ne cessaient de les embraser puis de les éteindre en continu, en jetant quelques allumettes dessus de temps en temps simplement pour ne pas perdre les braises.

Ce n'était pas Paris, ce ne serait jamais Paris. Si je ne voulais rien, c'est car rien ne pouvait remplir le vide. C'était un vide conscient qui savait très bien de quoi il voulait être rempli. Mes vides insolents, mes vides qui n'acceptaient jamais de petites touches. Mes vides que j'aimais tant quand ils surgissaient, jamais sans prévenir, mais toujours exigeants qu'on s'en occupe immédiatement, menaçant de tout détruire, mes vides du chaos. Et quel bon goût ils avaient.

...
Alors se dessinait comme à son habitude, à peine masqué, le dessein des prochains jours, la nourriture divine, salvatrice.
Nous nous rencontrions un soir, cela devait être un soir de semaine, un soir où le monde est occupé ailleurs, on existe mieux quand il n'épie pas. Pas de saison, pas d'âge non plus, mais l'incomparable beauté d'une première rencontre ou d'une ancienne connaissance, et l'incertitude qui réveille comme de l'eau glacée sur les tempes. Qui étions nous déjà, et qu'allions nous devenir ? De nouvelles mains posées sur un verre, n'étaient-elle pas les seules à pouvoir évoquer un souvenir enfoui dans d'autres mains à jamais oubliées ? Et dans cette valse animale de la rencontre, l'entente immédiate, un sourire dissimulé, l'impression fausse de s'être reconnus.
Je voulais être assise à une table avec du vin, des cocktails, je voulais que l'on discute des livres, que l'on se dise que leur pouvoir était la matrice du monde, personne d'autre que nous ne le savions, que l'on débatte des virgules puis de Cioran, avait-il raison ? Qu'aurions nous dit à sa place ? Qu'allions nous faire lorsque le jour tomberait ? Nous déciderions de rester, c'était un peu convenu, tout le monde reste toujours dans les livres, une dernière bière, un whisky, Los Angeles, Bandini. Qu'à cela ne tienne, nous ferions comme eux, nous serions nous aussi les plus grands écrivains ratés de tout Paris, que l'on nous laisse une place, nous voilà. Nous nous regarderions parfois de travers, est-ce qu'une romance ? Puis non, se raviser, remettre les mots au centre de nos regards car un jour où l'autre, ils se chargeraient de le faire à notre place. Voici les mots, ce sont eux que je veux t'offrir, c'est d'eux dont je voulais te parler lorsque j'étais perdue. Alors soudain je ne serai plus perdue. La vraie romance, c'était celle-ci. Nous serions des humains qui n'ont plus peur d'être humains, de critiquer un peu, de reconnaître que c'est plaisant, cette impression de se débarrasser des défauts des autres rien qu'en les évoquant. Puis alors la nuit à son tour tomberait d'un coup, lourde noire et frivole, lumineuse par endroits, pendant quelques instants, tous les sons des cafés autour de nous viendraient former le bruit de la nuit, quelques bruits de klaxons, puis la solitude, à nouveau, la puissance de nos deux voix dans un monde sourd.

Pourquoi ces personnes ci n'existaient-elles jamais ? Avec qui passaient elles leur temps, si ce n'était pas avec moi ? Mille fois j'avais pensé à cela, qu'est ce qui comptait réellement ? Nous étions allés diner très tard avec Angy un soir dans le 1er arrondissement, nous avions cru que nous tenions enfin la réponse, nous étions ici, heureux, nous jouions le rôle des acteurs de leurs vies, un peu effrayés toutefois de devoir être heureux si peu de temps. Nous avions écrit des cartes postales et bu du vin, et pourtant la nuit était tombée et nous étions rentrés.
La grande comédie du monde qui ne nous attend pas. La grande roue du monde qui tourne toute seule sans jamais s'arrêter et moi qui avait le sentiment d'être la seule à vouloir monter dedans.