Au
début, je voulais simplement raconter notre première nuit. Je voulais faire une
longue série de vers, ou peut-être un poème en prose qui raconterait cet air
qu’il avait ce soir là et les milliers d’autres qui suivirent.
Mais il
y a eu d’autres nuits, si bien que j’ai fini par les confondre entre elles et
qu’à la fin, je n’ai plus su laquelle raconter.
Mais je
sais que je voulais le raconter. Si ce n’était pas celle ci, alors j’allais toutes
les dire.
L’hiver
avait été d’une clémence rare. Nous surfions dès février. Les barbecues avaient
commencé en avril, et ils s’enchainaient à une cadence inestimable. D’où
venions nous ce soir là ? Qui était là ? Arrivions-nous du Jardin des
Plantes comme je l’ai souvent pensé lorsque j’essayais désespérément de
reconstituer cette nuit ?
La
réalité c’est que de soirée j’avais tout oublié. J’ai oublié le jour, j’ai
oublié le mois, j’ai oublié l’heure, le temps qu’il faisait et la couleur du
ciel lorsque nous sommes arrivés.
Mais je n’ai pas oublié la seconde où il est m'est apparu. Je me souviens l’avoir vu fumer, dehors, suffisant, reconnu. Une noblesse d’une
allure rare, celle de ceux qui vivent sans jamais cesser espérer d'un jour vivre mieux.
Je me souviens avoir été aussitôt bouleversée et prise d’une joie délirante.
Je déambulais
parmi les gens sans les écouter, j’étais si perturbée que j’interrompais toutes
leurs conversations qui me paraissaient durer des heures. Je ne pensais qu’à
lui parler.
Nous ne fûmes pas présentés immédiatement. Pourquoi et comment nous
sommes nous retrouvés au bar plus tard ?
Solennels parmi
les couples sans amour.
Les jours qui suivirent, lorsque l’on me proposait quelque chose, alors sans
cesse je me demandais « tout ceci est très bien, mais qu’en est-il
de Constantin ? Où sera-t-il ? Viendra-t-il ?»
Rien n’avait d’intérêt sans lui, tout faisait sens à ses
cotés. Tout était amusant. Nous étions bénis.
Je me souviens de cette matinée du 1er mai,
nous rentrions aux Invalides, les premiers rayons de soleil entre
les arbres et à mesure que nous marchions ils recouvraient bientôt toute la place.
Nos nuits passés au centre du
monde, nous seuls savions que nous n’en faisions plus parti.
Je ne saurai dire si je l’aimais : mais je ne
vivais qu’en sa présence. Lorsqu’il partait, les lumières s’éteignaient les
unes après les autres sans que je n’y prête attention, et la nuit recommençait.
Et
chaque jour que j’étais ivre sur terre, c’était cette pensée de Constantin et moi, sa seule
pensée qui dominait, celle de le revoir un soir et enfin je me disais « je vis » ; et dieu,
dieu que je vivais.
Lorsque j’étais trop ivre pour penser, je me
répétais son prénom, Constantin, puis je l’écrivais et c’était la naissance d’un
nouveau désir, à chaque fois lorsque j’écrivais son prénom après l’avoir
prononcé à haute voix, un nouveau désir dans un autre lieu.
C’était
l’amour du vide, du vide comme une réponse à sa propre vacuité, au trou noir
que l’habitude avait fini par combler, le vide comme antithèse du vide
illusoire du remplissage continuel.
On vit
seul et on meurt seul. Le couple est une chimère. Le reste, ce n’est qu’une
succession de petits instants de grâce que l’on croise ici et là sur le chemin
de la vie. Aucun espoir de rédemption, mais la certitude d’un apaisement
permanent pour un peu qu’on lui laisse la place d’entrer. Je le suis demandé si
j’étais la seule à le penser puis j’ai trouvé cette citation d’Orson Welles
« On nait seul, on vit seul, on meurt seul. C’est seulement à travers
l’amour et l’amitié que l’on peut créer l’illusion momentanée que nous ne
sommes pas seuls ». Le défaitisme sournois du prolétariat.
