lundi 16 juin 2014

UN GRAND JARDIN AVEC PISCINE

#1


C’est cet hiver là que je rencontrais Marie. Quand nous nous rencontrons, je rentre d’Angleterre, elle est perdue. Nous commençons à sortir. La Suite, le VIP, le Cab. Les afters à coke miteux. Nous sommes des caricatures, c’est ce qu’elle me dira un soir dans un taxi. Pleines de diamants, de sacs monogrammés, d’argent mal dépensé même pas à nous. Nous ne pensons qu’à sortir. Elle trompe son copain tous les soirs. Je sens une onde malsaine s’envelopper autour de moi, sans pour autant pouvoir la refréner. A vrai dire, je n’en ai pas envie. Tout m’attire dans Marie. Ses jambes immenses, son assurance, son effronterie. Très vite, on est inséparables. On rencontre des gens qui nous paraissent très importants. Mes relations avec Anil se dégradent, je pense plus à sortir qu’à le retrouver. Ma nouvelle obsession, c’est la coke. C’est la dernière marche vers la gloire. Grace à elle, on imagine gagner le gros lot.

La première fois, c’est au Man Ray, dans un espace aménagé pour nous. on se faufile derrière, dans l’espace reservé au personnel, les loges, je comprendrais plus tard ça aussi. Je ne sens rien. C’est une arnaque. On continue après dans un hôtel. Je hurle toutes les deux minutes que je veux rentrer, que je les déteste, que je ne connais personne. Je tape toute leur coke pendant que Marie baise dans un lit à trente centimètres de moi. Ce n’est pas ce monde après lequel je coure, je le sais déjà.
Deux mois plus tard, Marie a trouvé un appartement, dans le huitième arrondissement de Paris. Le lendemain, elle est à l’hôpital. Elle ressemble à une morte. Mais c’est simplement Marie, Marie avec des antidépresseurs dans le ventre. Je me retrouve face à ses parents, face à leur impuissance, face à moi même sans qui rien de tout ca ne serait arrivé. Je ne la verrai plus jamais après ce séjour.
Je rencontre ensuite Alfred. Nous sommes sur le point de vivre une descente aux enfers, une histoire d’amour qui n’en est même pas une.

Un terrible accident qui nous mènera tout deux très bas. Mais nous ne le savons pas.
J’ai rendez vous avec Alfred devant le Drugstore. Il m’emmène dans un hôtel particulier du XVIème arrondissement. Bourré de coke. Tout le monde hurle, s’entasse dans une chambre de 30 mètres carrés, ça tape de tous les cotés. Je ne connais personne ici, et pourtant je suis chez moi. Ce sont mes nouveaux amis. J’ai un peu peur. Tant pis, j’ai posé mes valises parce qu’elles étaient déjà bien trop lourdes.
Une heure plus tard, je suis aux Bains Douches. Dans le carré VIP, il y a des bouteilles, il ne manque rien. Je continue à taper comme si j’en avais toujours eu besoin. Lorsque nous rentrons, j’ai envie d’aller manger les étoiles.

Je me réveille comme ça tous les jours. A 17h, je vais à la Gare, à 21h je suis sur les Champs, à minuit aux Bains Douches. On paye que dalle, ni l’entrée, ni les vestiaires, je ne sais même pas si on paye les bouteilles. Mais on tape sans s’arrêter. Tous les soirs. Et le lendemain tout recommence. Je fréquente des gens que je n’aime pas, mes livres sont loin, je ne parle plus que des Bains et de la coke. Le pire, c’est que ça m’intéresse. Savoir qui va aux Bains, qui n’y va pas, qui baise avec qui, qui a de la coke. Je suis devenue comme eux. Au moins je ne suis plus la pute de personne. Je ne serai pas la pute celle d’Alfred parce qu’on ne baise même pas. Je n’ai plus honte d’être soumise. On ne partage rien que de la coke et un désir de faire saigner tout le monde. De leur montrer qu’on est bien mieux. En fait, je veux faire comprendre à tout le monde que c’est mon tour. Alfred n’est qu’un moyen. Tout le monde le déteste déjà, au fond je crois qu’ils se branlent tous sur l’hôtel avenue Foch et la sale réputation. La sale réputation, le mec racoleur, drogué, pas drôle, méchant, ça doit leur plaire ça. Ca doit être dans leurs gènes de cons d’aimer des mecs comme ça. Le mal, ça paraît toujours plus fort que le bien. 

Je commence à maigrir. Je commence à m’aimer. Je suis mince, je suis belle. Je le sens. Je suis belle de désespoir, c’est la beauté au summum de sa pureté. Je la préfère de loin à cette candeur de mes quinze ans, quand le soleil existait encore. A Paris c’est une nuit éternelle. Même le jour il fait nuit. Même dans nos refuges de lucioles il fait nuit. Partout la nuit, insolente, brûlante. On vit dans des tombeaux, personne ne s’en rend compte. Pour eux c’est normal tout ça.
Un jour j’achète. Le lendemain, le surlendemain. Pendant des mois. Presque tous les jours. Pourtant je suis encore la petite fille qui avait ouvert très grands les yeux la première fois dans un pub anglais par qu’il y avait des menus écrits dans une autre langue. Anil m’a laissé tombée, il en a marre de tout ça. Je n’ai plus personne sur qui compter, et je suis libre. Au nom de la liberté je vais faire pas mal de conneries. La coke, c’est la plus belle. C’est la vraie liberté. Au début, c’est insensé ce qu’elle vous fait aimer la vie. Ce n’est plus la vie, c’est son essence même. La vie, on la sent couler dans ses veines. La musique est partout, elle est violente, trop forte, elle parle d’amour propre, de fusion, d’argent, de sexe cru. Elle est là, je la sens encore des années après.

Le plus beau geste, c’est avant. On dessine une belle ligne, toute rectiligne. Comme une ligne de conduite. D’une blancheur immaculée, sur des boites de fers blanc déguelasses. Mais on ne voit rien d’autre que cette belle ligne, que celle à sa gauche, celle au dessus, celle sur la droite. Et on prend tout. On respire très fort, elle coule dans la gorge, c’est amer mais c’est bon quand même. La tête tourne alors on recommence. Quand on sort enfin des toilettes, on ne marche pas droit, ou alors on marche trop droit.
Et alors, je suis la reine du monde. Je suis au delà de l’univers. Je n’ai rien à entendre de personne. Je sais tout, je suis tout. Je suis enfermée dans les Bains Douches dont nous sommes les maîtres. Les autres partiront, je vais rester ici et je vais continuer à m’en foutre plein le nez avec le patron. On sait tous les deux que nos vies ne sont pas là. Mais ici tout est à nous, et nous ne serions rien dehors. Dehors, les gens vont travailler. Ils prennent le métro. Je n’ai pas pris de métro depuis des lustres. Ils regardent la télé, je ne la vois que dans des bars.

Cette petite histoire, elle a duré six mois. Sans interruption. Pendant six mois je me drogue presque tous les jours, je pèse moins de quarante cinq kilos. Je ne vois presque jamais ma mère. Un jour, chez elle, je me lève, je vais aux toilettes. Je tremble, mon cœur bat trop vite. Je prend un trait. Dans mes toilettes. Les miennes. Et je croise Alizée.
Alizée, je m’incline.
Elle compte plus que moi. Elle compte plus que tous les autres. C’est un ange. On ne croise pas le sien en sortant de ses toilettes le nez plein de coke a dix heures du matin. Ce jour là, j’ai voulu arrêter. Mais le soir je retourne voir Alfred, le soir nous ressortons. Nous dinons sur les toits de Paris, chez une de ses amies, dans un appartement immense. Nous buvons des litres de champagne, et on en profite pour ingurgiter le maximum de coke. Je ne sais plus ou nous allons, nous rentrons à neuf heures du matin, et on tape, on tape, jusqu’à l’épuisement, jusqu’à l’overdose, jusqu’à dix sept heures. Je suis exsangue. Je ne peux plus continuer.
Je trompe Alfred, constamment. Avec ses meilleurs amis, j’embrasse mes copines à longueur de journée, je le trompe avec des gens qu’il déteste, qu’il envie. Je veux qu’il souffre autant que moi. Je ne veux rien donner. Tout ça m’importe bien peu au fond. Ma meilleure copine à quinze ans, elle mesure un mètre quatre vingt et prend plus de coke que moi. Elle vole sa mère, je fais pareil. On a honte, mais on veut vivre. A n’importe quel prix. La vie nous semble tellement loin qu’il nous semble nécessaire d’emprunter tous ses chemins scabreux, alors qu’elle était là la vie, elle était là tous les jours, devant nous. Je crois surtout qu’on voulait mourir. Alfred le savait. Il savait beaucoup de chose. Il avait compris bien davantage de moi que tous les autres. Peut-être qu’il avait essayé.
Alfred est violent avec moi. Quand je le trompe, quand je refuse de le voir, il pleure de rage, quand je suis là il a peur. Alfred préférait être trompé plutôt que seul. Je pense aussi qu’il m’aimait. On a jamais baisé. Pas cinq fois en tout cas. Je ne lui ai jamais servi à rien d’autre que de lui restituer quotidiennement la moitié de sa coke, le faire passer pour un con, l’humilier devant les gens qu’il respecte. Mais il n’accepte pas cette soumission. Il s’en prend à mes faiblesses. Il s’en prend à ma santé, à mon équilibre. Il a tout brisé. Je suis un pantin, je le suis partout.  

La coke, on ne l’oublie jamais. En tout cas, on oublie jamais ses mauvais cotés. Je rencontre énormément de difficultés pour me souvenir d’un rail de coke planant, de l’instant T, de la satiété qu’elle provoque. Pourtant, je me souviens avec précision de tous ces matins cardiaques, ces nuits dans les toilettes, ce goût acre au fond de la gorge qui ne vous quitte jamais. Je ne supporte plus les départs. Une personne qui quitte une pièce, c’est encore une torture aujourd’hui. J’en tremble encore, je transpire systématiquement. C’est quelque chose qui me dérangeait énormément à l’époque, j’avais l’impression que tout mon cadre en était bouleversé. Que la face du monde changeait si la dose de vice n’était pas maintenue à son maximum. C’est ce que chacun de nous était : une plus value de dépravation. Je me souviens avec dégout de ces rails pris à même le sol, de mes mains fébriles, de mon corps qui ne supporte rien, de mes semaines sans rien manger, de l’émoi pitoyable que je ressentais en ouvrant un sachet neuf. Et le pire, l’impression de ne plus jamais voir le jour. En hiver, si vous vous levez à dix sept heures, vous ne voyez pas le jour. Si vous vous levez à dix sept heures pendant une semaine, vous perdez vite tout espoir de le revoir un jour. On se levait bien plus tard. Tout ça est encore présent en moi. Pour toujours surement.

Puis juillet arrive. Le soleil. On fini par revoir le jour. Peu. Mais on le revoit. On sort la tête de l’enfer. Si le reste y est encore plongé, on commence à discerner un après. La coke m’ennuie, les copains d’Alfred m’ennuient. J’ai rencontré Cyril, j’ai rencontré des gens à qui je tiens. Ils me font rire. L’hiver est parti, c’est la fin des nuits blanches, la fin des nuits noires. Je redeviens belle. Je suis plus blonde que jamais. Plus maigre que jamais.
Un soir, nous sommes le 3 juillet, je suis avec Isa, nous allons au Bains Douches pour tromper l’ennui.

Avant de partir, ma sœur m’appelle.
Elle pleure.

Je pense que j’ai compris dès cet instant.
Il est des douleurs inégalables dont la profondeur même ne peut qu’aboutir à une issue.
Manon pleure mon père et son corps pendu par des câbles de téléphone dans son garage.
Et je reste là, à sangloter sans le vouloir, à pleurer un mauvais rêve que je ne comprends même pas.
Et quand je raccroche ce n’est ni pire ni mieux. C’est juste terminé.
C’est comme si je l’avais toujours su, comme un mauvais souvenir, un réveil en sursaut après lequel on se rendort. Alors je me lève. Et je vais aux Bains Douches. Tout le monde est déjà au courant, ils se ruent autour de moi comme ils sauteraient sur du fric tombé d’un sac. Je ne bouge pas d’un cil, je n’entends rien, je ne ressens rien. Littéralement, je ne les entends pas. Je danse les yeux fermés. Je suis morte moi aussi, je viens de le comprendre. Je bois comme un trou, j’ai les yeux grands ouverts. Même mon corps ne réagit plus. Tout s’est arrêté. Je ne suis plus humaine, tout est figé en moi ce soir.
C’est le trois juillet jusque la fin des temps.

Les jours qui suivirent n’ont aucun sens. Je les passe avec ma famille. Je pense à la dernière conversation que j’ai eu avec mon père. Une dispute. Je me demande si elle a un sens, si elle est le reflet de nos vies communes, je me demande des milliers de choses qui de toute façon ne me conduisent à rien. Mon père est mort. Plus rien ne sera jamais plus comme avant. Chacun de nous est désormais lié par la mort. Les nœuds se délient, les faibles se relèvent, les forts sont en cendres. Nous sommes passé au crible, Chacun de nous n’est plus qu’un miroir de douleur et de désespoir. Blessés à vie, nous allons pourtant avancer.

Je continue la drogue. Comme si rien n’avait changé. Car rien n’a changé. Mon père va revenir. Je refuse d’y croire. Pendant quelques semaines, je prends de la coke à n’en plus pouvoir respirer, je maintiens qu’il n’est pas mort.
Puis du jour au lendemain, je pars. Très vite, je ne veux pas me retourner. J’ai trop mal partout. Je sais que je vais mourir bientôt. Je le sens, j’ai encore maigri, je me réveille la nuit tellement mon cœur bat vite. Et je ne veux pas mourir. Je veux voir maman.
Je la rejoins à Royan. Dans le TGV, Alfred m’apporte de la coke et un livre de Philip Roth, « La Tache ». Ce livre, il a été ma chance. Un autre, et j’y serais peut-être retourné. 
J’arrive défoncée, mais je sais que c’est terminé. Toute ma famille est là, je suis sauvée. Je dis adieu à Paris. Je la quitte pour toujours. Je devais rester cinq jours. Je ne repartirai pas. Je termine ces vacances avec eux. Nous allons pêcher, nous organisons des festins tous les soirs au soleil couchant. Aucun rêve n’est plus beau que ces nuits là, bien réelles. Du haut de la forêt, si l’on escalade quelques sentiers, se dévoile alors une immense butte de sable. Il n’y a qu’un banc, au centre, vieux de milliers d’années et à peine abimé par l’érosion. L’humanité n’est pas encore ici. J’entends des vieillards, je vois des perches rouges dans la mer sous mes pieds. Si je saute, je meure. Si je reste ici, la mer se dérobe, à des dizaines de mètres. Elle me sauve du monde. Je n’oublierai jamais que je l’ai aimée si fort, cet après-midi ou elle m’a semblée si majestueuse. Son immensité m’apaise tellement que j’en suis paralysée. C’est elle que désormais je veux conquérir.

Lorsque le mois d’aout approche, je ne veux plus partir. J’accompagne mes sœurs aux Sables. Manon a quinze ans, Tiphaine en a treize. Je n’ai plus d’âge. J’ai laissé tout cela très loin derrière moi. C’est un miracle qui arrive cet été là. Je bronze à vue d’œil, je n’ai plus ce sourire glacé des mois précédent, mes cheveux ne sentent plus l’effroi. La nature me rappelle, elle me supplie même. Je découvre mes sœurs. Ma famille, mes amis, la simplicité d’une terrasse à quatorze heures, les pieds dans le sable. Tout est nouveau, mais tout est encore là. Au fond de moi, il me restait ça.
Je redécouvre Victor et Damien, alors qu’ils n’étaient qu’un petit point dont la lumière s’était essoufflée à vue d’œil. Ils m’ont sauvé la vie. Eux, Manon et Tiphaine.
Mes sœurs n’étaient qu’un mirage dans ma vie. Elles sont devenues mes amies, mes confidentes, ma raison de vivre. Nous avons compris que nous ne faisions qu’un, que nous étions finalement proches, infiniment proches. Nous partagions tout depuis des années sans le savoir : la même peur, le même humour, la même gestuelle, le même visage, la même simplicité, la même torture et les mêmes rêves. C’était une évidence.
Plus jamais nous ne nous quitterons après cet été là. Tout a changé cet été là.
Je passe mes journées à la plage, nous écoutons les mêmes chansons dans un seul baladeur, nous les connaissons par cœur, c’est calme, c’est un bonheur intense et très calme. Nous avons compris, nous sommes tentées d’exalter mais nous nous contenons, parce que nous savons que la vie ne fait que commencer.

Quand j’étais petite, je n’aimais pas privilégier certaines peluches en faveur des autres pour lesquelles j’avais moins d’affection. Je voulais les aimer tous. J’ai toujours eu cette crainte, cette certitude : parfois les jouets se réveillent. Ces mauvais jouets, les nounours aux yeux arrachés qu’on laisse au bas du lit sans aucun scrupule et qui au fil des ans vous font peur, tant vous les malmener ; ces jouets là se réveillent la nuit, ils essayent de vous égorger, leurs yeux sont terrifiants
Je refuse de remettre les pieds à Paris. Alfred me propose de passer le week-end du quinze aout dans sa maison de campagne. J’accepte avec joie. Tout se passe très simplement dans cette vie là. Nous arrivons en scooter ancien, de Paris, nous retrouvons Mathieu. Plus personne ne prend de coke, je me demande d’ailleurs ce qu’ils font dans une maison de campagne un vendredi soir. Un instant, je pense que tout est terminé, que je vais pouvoir être heureuse.
Et j’ai raison. Nous jouons à Risk jusque très tard dans la nuit, en buvant des cocktails et en regardant le jardin. On boit trop, on ne tient pas debout, on oublie les règles le sourire aux lèvres. Alfred et Mathieu se battent en plaisantant, le temps s’est arrêté.
Nous passons quelques week-ends à Barbizon, dans l’insouciance la plus totale, jusque la fin de l’été. Septembre revient, je suis inscrite à la Sorbonne. Je retrouve Sophie, Gwendoline, Camille, Isa. Cyril rentre de Martinique, il a passé le mois à taper sur de l’eau turquoise. Il quitte son école de médecine. Il quitte tout en fait, parce que la coke est plus forte que lui. Il va étudier l’astrochimie.
Nous passons nos dernières semaines chez Alexandre, le soir, dans un appart immense rue Théodore de Banville, ou tout le monde baise en permanence et tape de la kétamine.
J’y rencontre Jean-Baptiste, Arthur, Antonin, et Guillaume. Ils sont à eux quatre la quintessence de ce qui se fait à Paris en terme de mecs : beaux, jeunes, riches, mèches soigneusement élaborées, mocassins Tods, veste en velours. Le tout Paris des minettes de  moins de dix huit ans s’accroche désespérement au rêve de pouvoir un jour en approcher un des quatre, mieux encore, d’être de la partie.
Puis d’un coup, l’été s’achève.
Je suis avec Isa, je m’enfile un gramme de coke en deux heures. C’est malheureux, si je n’étais pas aussi défoncée, j’aurai sûrement honte d’en arriver là, deux semaines après les Sables, après Victor et Damien sur la plage en plein après midi, le soleil pour seul spectateur de nos idioties racontées sans relâche.  C’est pourtant chose faite, nous sommes à la Suite. Dans les si élégantes toilettes de la Suite, étroites, d’immenses miroirs aux ornûres dorées, un fauteuil médaillon Louis XVI rose framboise en plein milieu, des portes matelassées d’un plastique fushia, des toilettes ou tout est rond, soigné, le Versailles du rose bonbon. Et bourrées de pute cokées, qui se remaquillent toute la soirée parce qu’elles n’ont rien de mieux à faire que taper leur coke et améliorer leur sale gueule qui leur empêche d’avoir des amis.
J’y entre avec Sophie, j’en sors, je ne fais que ça, Sophie, Isa, Jb, les autres, le Queen, la coke, il y en a trop au Queen, il faut partir, les Planches que nous venons souiller, et les afters, jusque dix heures du matin Avenue de Friedland ou je finis bien par baiser avec JB, et sans arrêt jusqu’au lendemain.
Je continue à dépenser sans compter, papa est mort, je ne vole plus personne. J’achète un gramme par jour.
Je tape partout : en boîte, chez moi, chez Isa, à la Sorbonne, dans les voitures, par terre, sur mes livres, à même le sachet, au Mc Do, sur des tables, dans ma main. Souvent, très souvent même lorsque je remonte les champs pour un quelconque rendez vous, je tape dans tous les bars sur lesquels je tombe. Je rentre, je vais aux toilettes, je prends mes quatre traits et je ressors sans demander mon reste.
Mais le pire, ce n’est pas seule, seule personne ne vous rappelle ce que vous êtes, il n’y a que le miroir et votre visage glacé, le pire ce sont les autres, c’est devoir descendre aux toilettes alors que tout le monde autour de vous est heureux, détendu parce que c’est encore les vacances et que nous sommes une dizaines à boire des cocas au soleil d’une terrasse du XVIIème arrondissement. Quand vous remontez, ce sont des regards de compassions. C’était le regard de Cyril avant qu’il n’ait commencé la coke.
Un après midi, rendez-vous avec Mathilde, mais l’avenue est trop longue, alors je m’arrête au Paris.
Quelques heures plus tard, alors que j’invite Isa à diner à la Grande Armée, je laisse tomber mon sachet plein sur la table. Ca me paraît tellement normal qu’il y reste toute la soirée, dans ce restaurant ou tout le monde me dévisage, il y reste alors que je bois mon rosé sans relâche, et jusqu’à ce qu’il ne reste plus que mon sachet, je ne m’en aperçois même pas. La serveuse a eu le temps d’encaisser, de débarrasser, et moi je n’ai rien vu.
Voilà ce qu’était ma vie. Un enchaînement d’évènements auxquels je ne comprenais jamais rien. J’ai rejoins Mathilde, ou quelqu’un d’autre, ou peut-être que je n’avais personne à rejoindre. Peut-être que j’étais à nouveau seule pour toujours.
Puis un soir tout s’arrête. Je suis au Queen, défoncée, il y a Jb, Arthur, Antonin, tout le monde, des bouteilles et un filet du carré VIP auquel je m’accroche en dansant comme une pute.
Et un pull turquoise au loin qui m’arrache à la vie, à toute cette turpitude et à tout ce que j’ai pu vivre auparavant, tout ce que j’ai pu concevoir de beau ou de sincère.
Constantin.
Constantin.
Ca résonne en moi de plus en plus fort. Il s’approche en souriant.
- « Salut. »
Je suis figée de tant d’aisance, de ce pull turquoise alors que tout le monde autour est déjà bien trop terne à trois heures du matin, de ce visage que j’ai tant aimé sans le savoir et qui revient à moi aussi vivement que trois voyages jusqu’aux cieux. Je ne peux rien dire, je souris bêtement. Je t’aime, reste.
Il part, je le supplie de ne plus jamais partir, mais il est déjà loin. Je passe ma soirée à le chercher partout.
Je rentre avec JB.
On tape de la coke.
Le lendemain j’appelle maman, je lui dis que je l’aime.
Je n’appelle pas Constantin, je sais qu’on se perdra encore, comme il y a trois ans, que ça ne sert à rien.

Et pourtant je reverrais Constantin. Nous nous embrasserons. Passionnément. Ce jour là je crois convoler avec les anges. Ce baiser que j’essaye de dominer me foudroie complétement. Ce baiser est un nouveau pacte avec la vie.
Je dois être amoureuse. Je parle de Constantin à longueur de journée. Pour ne pas y penser, je trompe Alfred avec Franklin, que je trompe avec Briac, que je trompe tous les trois avec JB. Je finis par n’en plus pouvoir, je passe mon temps à essayer de trouver Constantin. Je le cherche partout, je vais dans tous ces endroits dont il me parlait avant.
Je ne le trouve jamais, il passe son temps à m’éviter, à me mentir, à refuser de me voir.
Constantin décide un jour de ne plus avoir peur lui non plus. Le lendemain, il change d’avis. Je ris de son attitude d’enfant apeuré, je ne lui en veux que parce que je vais mourir d’une overdose s’il ne se décide pas. Mais je ne lui dis pas. Pendant une semaine je coupe tout contact. 
Un samedi soir, alors que nous sommes dans le même endroit sans nous apercevoir, encore une fois : je l’appelle en pleurant parce que je n’ai plus de coke, lui est dans un taxi avec deux filles qui les conduit chez Igor et son jacuzzi ; il en sort pour me rejoindre.
Nous savons tous les deux ce qui nous attend. C’est une promesse de bonheur à laquelle nous avons tellement peur de goûter qu’au lieu de discuter, de faire l’amour ou de dormir, il roule un énorme joint de beuh pur. Erreur fatale, d’avoir voulu recommencer avec lui. Nous ne nous embrasserons que le lendemain, j’ai détesté cette nuit là.

Je pars avec un goût amer dans la gorge, je vais diner avec Isa. Le lendemain, je dine encore avec Isa. Je dine deux grammes de coke. Lorsqu’on rentre du Queen, je me souviens que j’ai cours à treize heures. Sauf que je ne peux pas dormir. J’écris sur son ordinateur en réprimant mes contractions, ma main tremble tellement que je ne peux même pas appuyer sur les touches. Je termine tant bien que mal, minutes après minutes, mon énorme sachet de coke. Comme je tremble, je mets un temps fou à dessiner les lignes, elles sont pleines de cailloux. A onze heures, il ne reste plus rien. Plus rien de moi non plus. Je saigne du nez, je tremble comme une feuille et je m’évanouis.
Je me réveille aussitôt, parce que Constantin m’appelle. J’ai besoin de coke comme j’aurais pu avoir besoin d’air dans le passé, je lèche le fond de mon sachet, le lèche ma carte bleue, mes doigts, le table de verre. Je ne peux pas marcher, ce ne sont plus mes mains qui tremblent mais mon corps tout entier, mes bras se promènent tout seul, je ne suis même pas capable de tenir mon sac sans tomber, mes jambes deviennent fébriles, je ne sens plus les yeux s’ouvrir. En fait je ne sais pas s’ils sont ouverts ou fermés, si c’est un cauchemar ou si je suis vraiment en train de vivre ça. Mais c’est bien un cauchemar jusque chez Constantin. Je crois mourir à chaque pas, j’ai l’impression que je m’enfonce dans un gouffre sans fond dès que je respire, mes mains sont sèches, mon jean beaucoup trop grand. Je pleure tellement que ça creuse mes joues déjà bien entamées, et j’ai les traits tellement crispés que je ressens parfaitement le parcours de chaque larme sur ma joue, tous les détours qu’elle prend, là ou elle achève sa course, sa petite trajectoire bien calme.

Constantin comprend tout de suite. Il m’allonge, pose un gant de toilette sur mon front. Le soir il me force à rentrer chez moi. J’ai envie qu’il appelle ma mère, qu’il lui demande de m’aider, que c’est bientôt fini, que je ne veux pas mourir.
La semaine qui suit ce jour, je ne touche pas à la coke. Ou très peu. J’essaye de grossir, je veux croire que je vais réussir. Je dépense mille euros de fringues avenue Montaigne, je bois des Coca Light avec Cyril. Je décide de laisser passer quelque temps avant de revoir Constantin. Il fait encore très chaud, l’hiver n’est pas encore là, et si je rentre avant lui je sais que j’aurai gagné.
Je suis plus belle que jamais quand je retrouve Constantin.
Je porte des bottes Paul & Joe, un jean Diesel, une chemise blanche et un sac Gucci que j’ai échangé avec Sophie.

Voilà. Tout s’achève ce jour. Tout s’achève vraiment quelques mois plus tard, le dix décembre, dans une chambre d’hôtel à Berlin, assise par terre sous une douche brulante de vingt minutes, après avoir vidé un minibar pour vomir, pour a tout prix ne plus sentir la coke entre mes dents.
Depuis ce jour là, je n’ai plus jamais touché à la coke. C’était il y a un an.