#1
C’est
cet hiver là que je rencontrais Marie. Quand nous nous rencontrons, je rentre
d’Angleterre, elle est perdue. Nous commençons à sortir. La Suite, le VIP, le
Cab. Les afters à coke miteux. Nous sommes des caricatures, c’est ce qu’elle me
dira un soir dans un taxi. Pleines de diamants, de sacs monogrammés, d’argent
mal dépensé même pas à nous. Nous ne pensons qu’à sortir. Elle trompe son
copain tous les soirs. Je sens une onde malsaine s’envelopper autour de moi, sans
pour autant pouvoir la refréner. A vrai dire, je n’en ai pas envie. Tout
m’attire dans Marie. Ses jambes immenses, son assurance, son effronterie. Très
vite, on est inséparables. On rencontre des gens qui nous paraissent très
importants. Mes relations avec Anil se dégradent, je pense plus à sortir qu’à
le retrouver. Ma nouvelle obsession, c’est la coke. C’est la dernière marche
vers la gloire. Grace à elle, on imagine gagner le gros lot.
La
première fois, c’est au Man Ray, dans un espace aménagé pour nous. on se faufile
derrière, dans l’espace reservé au personnel, les loges, je comprendrais plus
tard ça aussi. Je ne sens rien. C’est une arnaque. On continue après dans un hôtel.
Je hurle toutes les deux minutes que je veux rentrer, que je les déteste, que
je ne connais personne. Je tape toute leur coke pendant que Marie baise dans un
lit à trente centimètres de moi. Ce n’est pas ce monde après lequel je coure,
je le sais déjà.
Deux
mois plus tard, Marie a trouvé un appartement, dans le huitième arrondissement
de Paris. Le lendemain, elle est à l’hôpital. Elle ressemble à une morte. Mais
c’est simplement Marie, Marie avec des antidépresseurs dans le ventre. Je me
retrouve face à ses parents, face à leur impuissance, face à moi même sans qui
rien de tout ca ne serait arrivé. Je ne la verrai plus jamais après ce séjour.
Je
rencontre ensuite Alfred. Nous sommes sur le point de vivre une descente aux
enfers, une histoire d’amour qui n’en est même pas une.
Un
terrible accident qui nous mènera tout deux très bas. Mais nous ne le savons
pas.
J’ai
rendez vous avec Alfred devant le Drugstore. Il m’emmène dans un hôtel
particulier du XVIème arrondissement. Bourré de coke. Tout le monde hurle,
s’entasse dans une chambre de 30 mètres carrés, ça tape de tous les cotés. Je
ne connais personne ici, et pourtant je suis chez moi. Ce sont mes nouveaux
amis. J’ai un peu peur. Tant pis, j’ai posé mes valises parce qu’elles étaient
déjà bien trop lourdes.
Une
heure plus tard, je suis aux Bains Douches. Dans le carré VIP, il y a des
bouteilles, il ne manque rien. Je continue à taper comme si j’en avais toujours
eu besoin. Lorsque nous rentrons, j’ai envie d’aller manger les étoiles.
Je
me réveille comme ça tous les jours. A 17h, je vais à la Gare, à 21h je suis
sur les Champs, à minuit aux Bains Douches. On paye que dalle, ni l’entrée, ni
les vestiaires, je ne sais même pas si on paye les bouteilles. Mais on tape
sans s’arrêter. Tous les soirs. Et le lendemain tout recommence. Je fréquente
des gens que je n’aime pas, mes livres sont loin, je ne parle plus que des
Bains et de la coke. Le pire, c’est que ça m’intéresse. Savoir qui va aux
Bains, qui n’y va pas, qui baise avec qui, qui a de la coke. Je suis devenue
comme eux. Au moins je ne suis plus la pute de personne. Je ne serai pas la
pute celle d’Alfred parce qu’on ne baise même pas. Je n’ai plus honte d’être
soumise. On ne partage rien que de la coke et un désir de faire saigner tout le
monde. De leur montrer qu’on est bien mieux. En fait, je veux faire comprendre
à tout le monde que c’est mon tour. Alfred n’est qu’un moyen. Tout le monde le
déteste déjà, au fond je crois qu’ils se branlent tous sur l’hôtel avenue Foch
et la sale réputation. La sale réputation, le mec racoleur, drogué, pas drôle,
méchant, ça doit leur plaire ça. Ca doit être dans leurs gènes de cons d’aimer
des mecs comme ça. Le mal, ça paraît toujours plus fort que le bien.
Un
jour j’achète. Le lendemain, le surlendemain. Pendant des mois. Presque tous
les jours. Pourtant je suis encore la petite fille qui avait ouvert très grands
les yeux la première fois dans un pub anglais par qu’il y avait des menus
écrits dans une autre langue. Anil m’a laissé tombée, il en a marre de tout ça.
Je n’ai plus personne sur qui compter, et je suis libre. Au nom de la liberté
je vais faire pas mal de conneries. La coke, c’est la plus belle. C’est la
vraie liberté. Au début, c’est insensé ce qu’elle vous fait aimer la vie. Ce
n’est plus la vie, c’est son essence même. La vie, on la sent couler dans ses
veines. La musique est partout, elle est violente, trop forte, elle parle
d’amour propre, de fusion, d’argent, de sexe cru. Elle est là, je la sens
encore des années après.
Le
plus beau geste, c’est avant. On dessine une belle ligne, toute rectiligne. Comme
une ligne de conduite. D’une blancheur immaculée, sur des boites de fers blanc
déguelasses. Mais on ne voit rien d’autre que cette belle ligne, que celle à sa
gauche, celle au dessus, celle sur la droite. Et on prend tout. On respire très
fort, elle coule dans la gorge, c’est amer mais c’est bon quand même. La tête
tourne alors on recommence. Quand on sort enfin des toilettes, on ne marche pas
droit, ou alors on marche trop droit.
Et
alors, je suis la reine du monde. Je suis au delà de l’univers. Je n’ai rien à
entendre de personne. Je sais tout, je suis tout. Je suis enfermée dans les
Bains Douches dont nous sommes les maîtres. Les autres partiront, je vais
rester ici et je vais continuer à m’en foutre plein le nez avec le patron. On
sait tous les deux que nos vies ne sont pas là. Mais ici tout est à nous, et
nous ne serions rien dehors. Dehors, les gens vont travailler. Ils prennent le
métro. Je n’ai pas pris de métro depuis des lustres. Ils regardent la télé, je
ne la vois que dans des bars.
Cette
petite histoire, elle a duré six mois. Sans interruption. Pendant six mois je
me drogue presque tous les jours, je pèse moins de quarante cinq kilos. Je ne
vois presque jamais ma mère. Un jour, chez elle, je me lève, je vais aux
toilettes. Je tremble, mon cœur bat trop vite. Je prend un trait. Dans mes
toilettes. Les miennes. Et je croise Alizée.
Alizée,
je m’incline.
Elle
compte plus que moi. Elle compte plus que tous les autres. C’est un ange. On ne
croise pas le sien en sortant de ses toilettes le nez plein de coke a dix
heures du matin. Ce jour là, j’ai voulu arrêter. Mais le soir je retourne voir
Alfred, le soir nous ressortons. Nous dinons sur les toits de Paris, chez une
de ses amies, dans un appartement immense. Nous buvons des litres de champagne,
et on en profite pour ingurgiter le maximum de coke. Je ne sais plus ou nous
allons, nous rentrons à neuf heures du matin, et on tape, on tape, jusqu’à
l’épuisement, jusqu’à l’overdose, jusqu’à dix sept heures. Je suis exsangue. Je
ne peux plus continuer.
Je
trompe Alfred, constamment. Avec ses meilleurs amis, j’embrasse mes copines à
longueur de journée, je le trompe avec des gens qu’il déteste, qu’il envie. Je
veux qu’il souffre autant que moi. Je ne veux rien donner. Tout ça m’importe
bien peu au fond. Ma meilleure copine à quinze ans, elle mesure un mètre quatre
vingt et prend plus de coke que moi. Elle vole sa mère, je fais pareil. On a
honte, mais on veut vivre. A n’importe quel prix. La vie nous semble tellement
loin qu’il nous semble nécessaire d’emprunter tous ses chemins scabreux, alors
qu’elle était là la vie, elle était là tous les jours, devant nous. Je crois
surtout qu’on voulait mourir. Alfred le savait. Il savait beaucoup de chose. Il
avait compris bien davantage de moi que tous les autres. Peut-être qu’il avait
essayé.
Alfred
est violent avec moi. Quand je le trompe, quand je refuse de le voir, il pleure
de rage, quand je suis là il a peur. Alfred préférait être trompé plutôt que
seul. Je pense aussi qu’il m’aimait. On a jamais baisé. Pas cinq fois en tout
cas. Je ne lui ai jamais servi à rien d’autre que de lui restituer
quotidiennement la moitié de sa coke, le faire passer pour un con, l’humilier
devant les gens qu’il respecte. Mais il n’accepte pas cette soumission. Il s’en
prend à mes faiblesses. Il s’en prend à ma santé, à mon équilibre. Il a tout
brisé. Je suis un pantin, je le suis partout.
La
coke, on ne l’oublie jamais. En tout cas, on oublie jamais ses mauvais cotés.
Je rencontre énormément de difficultés pour me souvenir d’un rail de coke
planant, de l’instant T, de la satiété qu’elle provoque. Pourtant, je me
souviens avec précision de tous ces matins cardiaques, ces nuits dans les
toilettes, ce goût acre au fond de la gorge qui ne vous quitte jamais. Je ne
supporte plus les départs. Une personne qui quitte une pièce, c’est encore une
torture aujourd’hui. J’en tremble encore, je transpire systématiquement. C’est
quelque chose qui me dérangeait énormément à l’époque, j’avais l’impression que
tout mon cadre en était bouleversé. Que la face du monde changeait si la dose
de vice n’était pas maintenue à son maximum. C’est ce que chacun de nous
était : une plus value de dépravation. Je me souviens avec dégout de ces rails
pris à même le sol, de mes mains fébriles, de mon corps qui ne supporte rien,
de mes semaines sans rien manger, de l’émoi pitoyable que je ressentais en
ouvrant un sachet neuf. Et le pire, l’impression de ne plus jamais voir le
jour. En hiver, si vous vous levez à dix sept heures, vous ne voyez pas le
jour. Si vous vous levez à dix sept heures pendant une semaine, vous perdez
vite tout espoir de le revoir un jour. On se levait bien plus tard. Tout ça est
encore présent en moi. Pour toujours surement.
Puis
juillet arrive. Le soleil. On fini par revoir le jour. Peu. Mais on le revoit.
On sort la tête de l’enfer. Si le reste y est encore plongé, on commence à
discerner un après. La coke m’ennuie, les copains d’Alfred m’ennuient. J’ai
rencontré Cyril, j’ai rencontré des gens à qui je tiens. Ils me font rire.
L’hiver est parti, c’est la fin des nuits blanches, la fin des nuits noires. Je
redeviens belle. Je suis plus blonde que jamais. Plus maigre que jamais.
Un
soir, nous sommes le 3 juillet, je suis avec Isa, nous allons au Bains Douches
pour tromper l’ennui.
Avant
de partir, ma sœur m’appelle.
Elle
pleure.
Je
pense que j’ai compris dès cet instant.
Il
est des douleurs inégalables dont la profondeur même ne peut qu’aboutir à une
issue.
Manon
pleure mon père et son corps pendu par des câbles de téléphone dans son garage.
Et
je reste là, à sangloter sans le vouloir, à pleurer un mauvais rêve que je ne
comprends même pas.
Et
quand je raccroche ce n’est ni pire ni mieux. C’est juste terminé.
C’est
comme si je l’avais toujours su, comme un mauvais souvenir, un réveil en
sursaut après lequel on se rendort. Alors je me lève. Et je vais aux Bains
Douches. Tout le monde est déjà au courant, ils se ruent autour de moi comme
ils sauteraient sur du fric tombé d’un sac. Je ne bouge pas d’un cil, je
n’entends rien, je ne ressens rien. Littéralement, je ne les entends pas. Je
danse les yeux fermés. Je suis morte moi aussi, je viens de le comprendre. Je
bois comme un trou, j’ai les yeux grands ouverts. Même mon corps ne réagit
plus. Tout s’est arrêté. Je ne suis plus humaine, tout est figé en moi ce soir.
C’est
le trois juillet jusque la fin des temps.
Les
jours qui suivirent n’ont aucun sens. Je les passe avec ma famille. Je pense à
la dernière conversation que j’ai eu avec mon père. Une dispute. Je me demande
si elle a un sens, si elle est le reflet de nos vies communes, je me demande
des milliers de choses qui de toute façon ne me conduisent à rien. Mon père est
mort. Plus rien ne sera jamais plus comme avant. Chacun de nous est désormais
lié par la mort. Les nœuds se délient, les faibles se relèvent, les forts sont
en cendres. Nous sommes passé au crible, Chacun de nous n’est plus qu’un miroir
de douleur et de désespoir. Blessés à vie, nous allons pourtant avancer.
Je
continue la drogue. Comme si rien n’avait changé. Car rien n’a changé. Mon père
va revenir. Je refuse d’y croire. Pendant quelques semaines, je prends de la
coke à n’en plus pouvoir respirer, je maintiens qu’il n’est pas mort.
Puis
du jour au lendemain, je pars. Très vite, je ne veux pas me retourner. J’ai
trop mal partout. Je sais que je vais mourir bientôt. Je le sens, j’ai encore
maigri, je me réveille la nuit tellement mon cœur bat vite. Et je ne veux pas
mourir. Je veux voir maman.
Je
la rejoins à Royan. Dans le TGV, Alfred m’apporte de la coke et un livre de
Philip Roth, « La Tache ». Ce livre, il a été ma chance. Un autre, et
j’y serais peut-être retourné.
J’arrive
défoncée, mais je sais que c’est terminé. Toute ma famille est là, je suis sauvée.
Je dis adieu à Paris. Je la quitte pour toujours. Je devais rester cinq jours.
Je ne repartirai pas. Je termine ces vacances avec eux. Nous allons pêcher,
nous organisons des festins tous les soirs au soleil couchant. Aucun rêve n’est
plus beau que ces nuits là, bien réelles. Du haut de la forêt, si l’on escalade
quelques sentiers, se dévoile alors une immense butte de sable. Il n’y a qu’un
banc, au centre, vieux de milliers d’années et à peine abimé par l’érosion.
L’humanité n’est pas encore ici. J’entends des vieillards, je vois des perches
rouges dans la mer sous mes pieds. Si je saute, je meure. Si je reste ici, la
mer se dérobe, à des dizaines de mètres. Elle me sauve du monde. Je n’oublierai
jamais que je l’ai aimée si fort, cet après-midi ou elle m’a semblée si
majestueuse. Son immensité m’apaise tellement que j’en suis paralysée. C’est
elle que désormais je veux conquérir.
Lorsque
le mois d’aout approche, je ne veux plus partir. J’accompagne mes sœurs aux
Sables. Manon a quinze ans, Tiphaine en a treize. Je n’ai plus d’âge. J’ai
laissé tout cela très loin derrière moi. C’est un miracle qui arrive cet été
là. Je bronze à vue d’œil, je n’ai plus ce sourire glacé des mois précédent,
mes cheveux ne sentent plus l’effroi. La nature me rappelle, elle me supplie
même. Je découvre mes sœurs. Ma famille, mes amis, la simplicité d’une terrasse
à quatorze heures, les pieds dans le sable. Tout est nouveau, mais tout est
encore là. Au fond de moi, il me restait ça.
Je
redécouvre Victor et Damien, alors qu’ils n’étaient qu’un petit point dont la
lumière s’était essoufflée à vue d’œil. Ils m’ont sauvé la vie. Eux, Manon et
Tiphaine.
Mes
sœurs n’étaient qu’un mirage dans ma vie. Elles sont devenues mes amies, mes
confidentes, ma raison de vivre. Nous avons compris que nous ne faisions qu’un,
que nous étions finalement proches, infiniment proches. Nous partagions tout
depuis des années sans le savoir : la même peur, le même humour, la même
gestuelle, le même visage, la même simplicité, la même torture et les mêmes
rêves. C’était une évidence.
Plus
jamais nous ne nous quitterons après cet été là. Tout a changé cet été là.
Je
passe mes journées à la plage, nous écoutons les mêmes chansons dans un seul
baladeur, nous les connaissons par cœur, c’est calme, c’est un bonheur intense
et très calme. Nous avons compris, nous sommes tentées d’exalter mais nous nous
contenons, parce que nous savons que la vie ne fait que commencer.
Quand
j’étais petite, je n’aimais pas privilégier certaines peluches en faveur des
autres pour lesquelles j’avais moins d’affection. Je voulais les aimer tous.
J’ai toujours eu cette crainte, cette certitude : parfois les jouets se
réveillent. Ces mauvais jouets, les nounours aux yeux arrachés qu’on laisse au
bas du lit sans aucun scrupule et qui au fil des ans vous font peur, tant vous
les malmener ; ces jouets là se réveillent la nuit, ils essayent de vous
égorger, leurs yeux sont terrifiants
Je
refuse de remettre les pieds à Paris. Alfred me propose de passer le week-end
du quinze aout dans sa maison de campagne. J’accepte avec joie. Tout se passe
très simplement dans cette vie là. Nous arrivons en scooter ancien, de Paris,
nous retrouvons Mathieu. Plus personne ne prend de coke, je me demande
d’ailleurs ce qu’ils font dans une maison de campagne un vendredi soir. Un
instant, je pense que tout est terminé, que je vais pouvoir être heureuse.
Et
j’ai raison. Nous jouons à Risk jusque très tard dans la nuit, en buvant des
cocktails et en regardant le jardin. On boit trop, on ne tient pas debout, on
oublie les règles le sourire aux lèvres. Alfred et Mathieu se battent en
plaisantant, le temps s’est arrêté.
Nous
passons quelques week-ends à Barbizon, dans l’insouciance la plus totale,
jusque la fin de l’été. Septembre revient, je suis inscrite à la Sorbonne. Je
retrouve Sophie, Gwendoline, Camille, Isa. Cyril rentre de Martinique, il a
passé le mois à taper sur de l’eau turquoise. Il quitte son école de médecine.
Il quitte tout en fait, parce que la coke est plus forte que lui. Il va étudier
l’astrochimie.
Nous
passons nos dernières semaines chez Alexandre, le soir, dans un appart immense
rue Théodore de Banville, ou tout le monde baise en permanence et tape de la
kétamine.
J’y
rencontre Jean-Baptiste, Arthur, Antonin, et Guillaume. Ils sont à eux quatre
la quintessence de ce qui se fait à Paris en terme de mecs : beaux,
jeunes, riches, mèches soigneusement élaborées, mocassins Tods, veste en
velours. Le tout Paris des minettes de moins
de dix huit ans s’accroche désespérement au rêve de pouvoir un jour en
approcher un des quatre, mieux encore, d’être de la partie.
Puis
d’un coup, l’été s’achève.
Je
suis avec Isa, je m’enfile un gramme de coke en deux heures. C’est malheureux,
si je n’étais pas aussi défoncée, j’aurai sûrement honte d’en arriver là, deux
semaines après les Sables, après Victor et Damien sur la plage en plein après
midi, le soleil pour seul spectateur de nos idioties racontées sans relâche. C’est pourtant chose faite, nous sommes à la
Suite. Dans les si élégantes toilettes de la Suite, étroites, d’immenses miroirs
aux ornûres dorées, un fauteuil médaillon Louis XVI rose framboise en plein
milieu, des portes matelassées d’un plastique fushia, des toilettes ou tout est
rond, soigné, le Versailles du rose bonbon. Et bourrées de pute cokées, qui se
remaquillent toute la soirée parce qu’elles n’ont rien de mieux à faire que
taper leur coke et améliorer leur sale gueule qui leur empêche d’avoir des
amis.
J’y
entre avec Sophie, j’en sors, je ne fais que ça, Sophie, Isa, Jb, les autres,
le Queen, la coke, il y en a trop au Queen, il faut partir, les Planches que
nous venons souiller, et les afters, jusque dix heures du matin Avenue de
Friedland ou je finis bien par baiser avec JB, et sans arrêt jusqu’au
lendemain.
Je
continue à dépenser sans compter, papa est mort, je ne vole plus personne.
J’achète un gramme par jour.
Je
tape partout : en boîte, chez moi, chez Isa, à la Sorbonne, dans les
voitures, par terre, sur mes livres, à même le sachet, au Mc Do, sur des tables,
dans ma main. Souvent, très souvent même lorsque je remonte les champs pour un
quelconque rendez vous, je tape dans tous les bars sur lesquels je tombe. Je
rentre, je vais aux toilettes, je prends mes quatre traits et je ressors sans
demander mon reste.
Mais
le pire, ce n’est pas seule, seule personne ne vous rappelle ce que vous êtes,
il n’y a que le miroir et votre visage glacé, le pire ce sont les autres, c’est
devoir descendre aux toilettes alors que tout le monde autour de vous est
heureux, détendu parce que c’est encore les vacances et que nous sommes une
dizaines à boire des cocas au soleil d’une terrasse du XVIIème arrondissement. Quand
vous remontez, ce sont des regards de compassions. C’était le regard de Cyril
avant qu’il n’ait commencé la coke.
Un
après midi, rendez-vous avec Mathilde, mais l’avenue est trop longue, alors je
m’arrête au Paris.
Quelques
heures plus tard, alors que j’invite Isa à diner à la Grande Armée, je laisse
tomber mon sachet plein sur la table. Ca me paraît tellement normal qu’il y
reste toute la soirée, dans ce restaurant ou tout le monde me dévisage, il y
reste alors que je bois mon rosé sans relâche, et jusqu’à ce qu’il ne reste
plus que mon sachet, je ne m’en aperçois même pas. La serveuse a eu le temps
d’encaisser, de débarrasser, et moi je n’ai rien vu.
Voilà
ce qu’était ma vie. Un enchaînement d’évènements auxquels je ne comprenais
jamais rien. J’ai rejoins Mathilde, ou quelqu’un d’autre, ou peut-être que je
n’avais personne à rejoindre. Peut-être que j’étais à nouveau seule pour
toujours.
Puis
un soir tout s’arrête. Je suis au Queen, défoncée, il y a Jb, Arthur, Antonin,
tout le monde, des bouteilles et un filet du carré VIP auquel je m’accroche en
dansant comme une pute.
Et
un pull turquoise au loin qui m’arrache à la vie, à toute cette turpitude
et à tout ce que j’ai pu vivre auparavant, tout ce que j’ai pu concevoir de
beau ou de sincère.
Constantin.
Constantin.
Ca
résonne en moi de plus en plus fort. Il s’approche en souriant.
-
« Salut. »
Je
suis figée de tant d’aisance, de ce pull turquoise alors que tout le monde
autour est déjà bien trop terne à trois heures du matin, de ce visage que j’ai
tant aimé sans le savoir et qui revient à moi aussi vivement que trois voyages
jusqu’aux cieux. Je ne peux rien dire, je souris bêtement. Je t’aime, reste.
Il
part, je le supplie de ne plus jamais partir, mais il est déjà loin. Je passe
ma soirée à le chercher partout.
Je
rentre avec JB.
On
tape de la coke.
Le
lendemain j’appelle maman, je lui dis que je l’aime.
Je
n’appelle pas Constantin, je sais qu’on se perdra encore, comme il y a trois
ans, que ça ne sert à rien.
Et
pourtant je reverrais Constantin. Nous nous embrasserons. Passionnément. Ce
jour là je crois convoler avec les anges. Ce baiser que j’essaye de dominer me
foudroie complétement. Ce baiser est un nouveau pacte avec la vie.
Je
dois être amoureuse. Je parle de Constantin à longueur de journée. Pour ne pas
y penser, je trompe Alfred avec Franklin, que je trompe avec Briac, que je
trompe tous les trois avec JB. Je finis par n’en plus pouvoir, je passe mon
temps à essayer de trouver Constantin. Je le cherche partout, je vais dans tous
ces endroits dont il me parlait avant.
Je
ne le trouve jamais, il passe son temps à m’éviter, à me mentir, à refuser de
me voir.
Constantin
décide un jour de ne plus avoir peur lui non plus. Le lendemain, il change
d’avis. Je ris de son attitude d’enfant apeuré, je ne lui en veux que parce que
je vais mourir d’une overdose s’il ne se décide pas. Mais je ne lui dis pas.
Pendant une semaine je coupe tout contact.
Un
samedi soir, alors que nous sommes dans le même endroit sans nous apercevoir,
encore une fois : je l’appelle en pleurant parce que je n’ai plus de coke,
lui est dans un taxi avec deux filles qui les conduit chez Igor et son
jacuzzi ; il en sort pour me rejoindre.
Nous
savons tous les deux ce qui nous attend. C’est une promesse de bonheur à
laquelle nous avons tellement peur de goûter qu’au lieu de discuter, de faire
l’amour ou de dormir, il roule un énorme joint de beuh pur. Erreur fatale,
d’avoir voulu recommencer avec lui. Nous ne nous embrasserons que le lendemain,
j’ai détesté cette nuit là.
Je
pars avec un goût amer dans la gorge, je vais diner avec Isa. Le lendemain, je
dine encore avec Isa. Je dine deux grammes de coke. Lorsqu’on rentre du Queen,
je me souviens que j’ai cours à treize heures. Sauf que je ne peux pas dormir.
J’écris sur son ordinateur en réprimant mes contractions, ma main tremble
tellement que je ne peux même pas appuyer sur les touches. Je termine tant bien
que mal, minutes après minutes, mon énorme sachet de coke. Comme je tremble, je
mets un temps fou à dessiner les lignes, elles sont pleines de cailloux. A onze
heures, il ne reste plus rien. Plus rien de moi non plus. Je saigne du nez, je
tremble comme une feuille et je m’évanouis.
Je
me réveille aussitôt, parce que Constantin m’appelle. J’ai besoin de coke comme
j’aurais pu avoir besoin d’air dans le passé, je lèche le fond de mon sachet,
le lèche ma carte bleue, mes doigts, le table de verre. Je ne peux pas marcher,
ce ne sont plus mes mains qui tremblent mais mon corps tout entier, mes bras se
promènent tout seul, je ne suis même pas capable de tenir mon sac sans tomber,
mes jambes deviennent fébriles, je ne sens plus les yeux s’ouvrir. En fait je
ne sais pas s’ils sont ouverts ou fermés, si c’est un cauchemar ou si je suis
vraiment en train de vivre ça. Mais c’est bien un cauchemar jusque chez
Constantin. Je crois mourir à chaque pas, j’ai l’impression que je m’enfonce
dans un gouffre sans fond dès que je respire, mes mains sont sèches, mon jean
beaucoup trop grand. Je pleure tellement que ça creuse mes joues déjà bien entamées,
et j’ai les traits tellement crispés que je ressens parfaitement le parcours de
chaque larme sur ma joue, tous les détours qu’elle prend, là ou elle achève sa
course, sa petite trajectoire bien calme.
Constantin
comprend tout de suite. Il m’allonge, pose un gant de toilette sur mon front.
Le soir il me force à rentrer chez moi. J’ai envie qu’il appelle ma mère, qu’il
lui demande de m’aider, que c’est bientôt fini, que je ne veux pas mourir.
La
semaine qui suit ce jour, je ne touche pas à la coke. Ou très peu. J’essaye de
grossir, je veux croire que je vais réussir. Je dépense mille euros de fringues
avenue Montaigne, je bois des Coca Light avec Cyril. Je décide de laisser
passer quelque temps avant de revoir Constantin. Il fait encore très chaud,
l’hiver n’est pas encore là, et si je rentre avant lui je sais que j’aurai
gagné.
Je
suis plus belle que jamais quand je retrouve Constantin.
Je
porte des bottes Paul & Joe, un jean Diesel, une chemise blanche et un sac
Gucci que j’ai échangé avec Sophie.
Voilà.
Tout s’achève ce jour. Tout s’achève vraiment quelques mois plus tard, le dix
décembre, dans une chambre d’hôtel à Berlin, assise par terre sous une douche
brulante de vingt minutes, après avoir vidé un minibar pour vomir, pour a tout
prix ne plus sentir la coke entre mes dents.
Depuis
ce jour là, je n’ai plus jamais touché à la coke. C’était il y a un an.
